Des espaces fuyants

          Embrassant divers lieux, différentes temporalités et situations, la suite de photographies intitulée « Antichambre » génère d’abord une forme de suspense par sa résistance à toute circonscription claire. L’agencement des photographies, pensé selon un ordre précis, en fonction de différentes tailles et groupements d’images, participe de manière active à la construction du propos. La disparité s’organise dans un partage entre l’intellect et le sensible sans que cela soit autoritaire. Bien au contraire, en écho à la fragilité des associations possibles, cette écriture visuelle semble ouverte au provisoire : Pierre Lavielle expose l’état d’une recherche sur l’image photographique à l’épreuve du réel.

          En procédant par une approche des lieux, en arpentant des territoires familiers ou en marge,  la démarche du photographe est proche de celle du flâneur telles qu’ont pu les définir Charles Baudelaire puis Walter Benjamin c’est-à-dire celui qui tout en se situant à « l’écart de toute vie active » fait constamment l’expérience du choc en prélevant ici et là des « fragments hétérogènes de temps ».  Le seul être humain de cet ensemble est d’ailleurs le photographe lui-même saisi lors d’une virée nocturne dans un flou spectral. Les espaces abordés sont vides voire évidés comme le montre cette structure de jeu gonflable dans le parc zoologique, prise sans doute au moment de la fermeture. Puisque toute présence a été évacuée, il demeure des traces que le photographe relève comme dans « cairn » ou « météorite ». Qu’elles soient naturelles ou humaines, ces traces nous informent que quelque chose a eu lieu,  du temps s’est écoulé et avec lui, du vivant s’est disséminé. Et, la prouesse de ce travail réside précisément dans sa capacité à faire de chaque « quelque chose » une pièce archéologique. Ainsi, que ce soit à travers « sphinx », « ventre » ou « matrice », la notion d’archéologie enveloppe conjointement culture historique, technique, et industrielle. Plus qu’un constat, ces enregistrements, telles des pièces à convictions, interroge le réel dans ce qu’il a de plus intime, fugitif et transitoire.

          Une autre dimension essentielle de cette suite d’images tient à sa conquête des écarts. Si chaque image est dotée d’une autonomie, leur association en renouvelle la lecture. L’animalité, par exemple, traitée à travers la figure mythologique du « lion de Némée », celle du chien, du loup, des primitifs empaillés et « matrice », est déclinée depuis les différentes espèces qui en constituent le genre tout en participant ailleurs, dans l’opposition entre le naturel et l’artificiel notamment, à la visualisation de la progressive instrumentalisation des espèces et plus largement des savoirs. A bien des égards, ce montage d’images travaille à la mise en forme d’une constellation, un réseau de correspondances, entre ressemblances et différences, dont le fonctionnement rappelle celui du Bilder Atlas « Mnémosyne » d’Aby Warburg, qui au début du vingtième siècle entreprit un classement transhistorique sur la survivance de thèmes et de formes dans l’histoire de l’art. Mais ce tissage de relations puise ici sa force dans le style documentaire qui permet à Pierre Lavielle, au delà des références à l’histoire de l’art et à la culture, de revenir sur les propriétés de son médium, son langage. Souvent la confrontation entre deux photographies nous projette au seuil d’une fiction, tandis qu’une autre image aussitôt nous en fait sortir en creusant son écart.

          Ce désir d’être toujours au bord d’un lieu, d’un sujet, d’un genre, est un éminent principe d’ouverture. Déterminée par une approche transversale du monde et de ses manifestations, à la recherche d’une conciliation des contraires, sondant la profondeur de l’image et de ses territoires, l’écriture photographique de Pierre Lavielle est aussi bien poétique que conceptuelle.

 

Christine Carvalho

Receding spaces

 

 

       The series of photographs entitled “ the Antichamber”, first generates some kind of suspense by its resistance to any definite circonscription as it shows different moments and situations. The photographs layout displays a precise order, according to different sizes and pictures gatherings and actively takes part to the construction purpose. The disparity becomes organized, shared between the intellect  and sensibility, without being authoritative in anyway. On the contrary,, this visual writing seems to be open to the temporary arrangement as it is responding to the brittleness  of possible combinations. Pierre Lavielle displays a research on photographs which is reality-proof.
       Carrying out a space approach, pacing up and down familiar or marginal territories, the photographer’s approach is close to the strolling man definitions given by Charles Baudelaire and later on Walter Benjamin, i.e. the one being outside any active life, who constantly experiments chaos, taking samples of heterogeneous pieces of time.
The only human being of that set of pictures is in fact the photographer  himself, taken during a night trip in a blurred spectrum. The approached spaces are empty and even emptied, as you can see  on that soft play structure in the zoological gardens, probably taken at closing time. As any presence has been erased, some marks remain, and the photographer picks them out as in “ Cairn” or “Meteorit ”. Either natural or human, these marks tell us that something took place, some time has gone by, and with it ,something living has scattered. The achievement of that work, precisely lies in his ability to make an archeologic piece out of each “something, “  Thus, either through “ The Sphinx “, “ Belly “ or “Womb “, the idea of archeology envelops historical, technical and industrial cultures together. More than just an observation, these recordings, such as incriminating evidence, question reality in its most provisional sides.
       Another essential dimension of that series of photographs lies in its differences conquest. If each picture has it’s own autonomy, their combination brings a new reading. Animality for example, seen  through the mythological creature “ Némée’s Lion, the one of the dog, the wolf, stuffed primitives and “ Womb “ is adapted from the different species, belonging to that type and taking part elsewhere in the opposition between natural and artificial in particular, visualizing the progressive species instrumentalization and more generally skills. In many respects, this picture- montage plays a part to the creation of a constellation, a matching network between similarities and differences. It’s operating system reminds us of the Bilder Atlas “ Mnémosyne “ from Aby Warburg, who in the early  twentieth century, started a transhistorical classification about the survival of themes and shapes in the history of art. But that relations- weaving, draws its strength , here , in the documentary style, that allows Pierre Lavielle, beyond the references to the history of art and culture, to come back to his medium : his language. Very often, confronting two photographs, sends us to the threshold of fiction, whereas, another picture immediately throws us out of it, digging its own gap.

       This constant wish of always being on the edge of a place, a topic, a genre, is a distinguished opening principle. Determined by a transversal approach of the world and its expressions, trying to conciliate opposites, searching the depth of the image and its territories, Pierre Lavielle’s photographic entry is at the same time poetic and abstract.